Blog de Patrick Roulph
 
Interviews par Patrick Roulph
 
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Le 04 août 2004
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Le 04 mars 2004
Buzy
 
Le 25 mai 2004
Yianna Katsoulos
 
Le 03 mars 2004
Gérard Blanc
 
L'interview de David Lelait le 11 octobre 2004
 
80's records : Tu as édité plusieurs biographies, Maria Callas, Eva Perron, Edith Piaf et Romy Schneider. Pour te provoquer un peu je pourrais dire “Encore une morte” !
 
David Lelait :
(Rires). Qu’est-ce que je dois répondre ?! Ce qui m’intéresse ce n’est pas de faire des biographies de femmes mais des biographies de mythes féminins. Ce qui m’intéresse dans tous ces personnages, c’est que ce sont plus que des femmes, ce sont des mythes féminins, des archétypes. Ce sont de grandes figures, et ces personnages comme Romy Schneider, Callas ou encore Dalida ont une densité dramatique, qui fait que leurs vies sont très intéressantes. Mais ce qui est intéressant dans toutes ces vies, ce qui m’intéresse pour écrire, ce sont les accidents. Ce qu’il y a d’intéressant dans une vie ce sont tous ces moments de cassure, tous ces moments de brisure. Tous ces moments dramatiques font rebondir la vie de ces personnages et font d’elles des héroïnes romanesques. Comme toutes les bios que j’ai écrites jusqu’alors, je les écris toujours au présent, je ne les écris pas comme un essai biographique, comme un document du genre -j’ai rencontré telle personnes “deux points ouvrez les guillemets”-. J’écris comme un roman. Evidemment j’ai rencontré beaucoup de personnes, mais je ne cite pas “Un tel m’a dit...”. Il y a une vraie trame dramatique-romanesque, même si tous les fais sont vrais, je n’invente rien. C’est écrit au présent, on avance avec le personnage, chronologiquement du début à la fin. Ce style me semble très important quant on construit une biographie. J’aime que le lecteur ressente l’impression qu’on lui raconte une histoire. Raconter la vie de Dalida est formidable, on est sur plusieurs pays, sur plusieurs époques, on passe d’une mode à l’autre, il y a des accidents de parcours absolument incroyables qui la font rebondir constamment, des remises en questions. Piaf c’est pareil, c’est une vie d’accidents, de drames. Eva Perron et Maria Callas sont des personnages différents, mais elles ont en commun cette densité mythique, cette densité dramatique qui moi m’intéresse beaucoup.
 
 
80's records : Qui as-tu rencontré pour l’écriture de ce livre ?
 
David Lelait : J’ai rencontré plusieurs personnes effectivement. Mine Barral Vergez -qui est d’ailleurs de Montpellier, mais qui habite Paris depuis 50 ans- a été la réalisatrice, la costumière des robes de Dalida. Elle réalisait les croquis de Michel Fresnay. Toutes les robes de la période Disco étaient dessinées par Michel Fresnay et réalisées par Mine Barral Vergez; elle m’a donc raconté beaucoup de choses, elles étaient très amies. J’ai rencontré Jacqueline Cartier, qui était la grande reporter de France-soir, qui était aussi amie avec Dalida, qui a fait les plus grands voyages avec elle, elle a fait le Carnegie Hall en 1978, en Egypte. Je suis très ami aussi avec Philippe Kohly, un réalisateur de documentaires qui avait fait la soirée Arte sur Dalida. Il possède beaucoup d’archives visuelles et entres autres beaucoup d’images de l’Ina, avec des interview totalement inédites qui sont passées une fois à l’époque et qui n’ont jamais été rediffusées; j’ai eu accès à tous ça; très précieux pour moi. J’ai aussi rencontré beaucoup de personnes dans le cadre de mon travail de journaliste toutes ces dernières années. Ces personnes m’ont également beaucoup parlé de Dalida. J’avais donc des cassettes, des petits témoignages que j’avais recueillis. J’ai aussi été très ami, ses deux dernières années de sa vie avec Maritie Carpentier. J’ai parlé de Dalida avec Rika Zaraï, avec MIchèle Torr, avec Nana Mouskouri, avec Mireille Mathieu avec Line Renaud, avec toute cette génération-là.
 
 
80's records : Combien de mois d’écriture as-tu consacré à ce nouveau livre ? Comment écris-tu ? Recherches puis écriture ou les deux simultanément ?
 
David Lelait : J’écris vite. Je l’ai écris en 6 mois sans compter les 6 à 9 mois de recherche. Je procède toujours de la même façon. Au départ je collecte, aussi bien les documents sonores, visuels, presse écrite, les témoignages, les rencontres etc. Je suis très méticuleux, je classe tous dans des chemises, des dossiers, des sous-dossiers, j’archive tout, j’organise tout et au moment où je commence à écrire tout est prêt et tout se déroule, je tire sur un fil et ça va très vite, je peux écrire jusqu’à 15 pages par jour.
 
 
80's records : Comment écris-tu les chapitres ?
 
David Lelait : J’ai écrit les chapitres dans l’ordre, comme toutes les biographies que j’écris. La psychologie du personne évoluant, j’ai besoin de respecter cet ordre. J’avance pas à pas avec elle. J’ai seulement commencé le livre par la fin ! J’aime beaucoup le premier chapitre “Voyage au bout de la nuit”. “Voyage au bout de la nuit” j’ai trouvé ça trop tentant dans la mesure où Céline a écrit ce livre dans la maison où Dalida est morte. Il a vécu au rez-de-chaussée, la maison faisant 4 étages. Ce que je n’ai pas dit c’est que Paul Newman a vécu dans la maison aussi.

 
 
80's records : Est-ce qu’il y a eu un chapitre plus agréable qu’un autre à écrire ?
 
David Lelait : J’ai beaucoup aimé écrire le chapitre sur l’Egypte. Toutes ces ambiances, les rues du Caire. J’ai beaucoup aussi aimé écrire quand elle est en Inde avec Arnaud Desjardins la quête spirituelle... Dalida le summum du kitsch dans un ashram en sandales, il faut en revenir ! J’ai eu l’occasion de voir un film très rare, où on la voit en lotus face au gourou, habillée tout en blanc. C’est une image magnifique. Un moment d’absolue vérité. Sinon, dans mes livres, j’aime toujours écrire le premier et le dernier chapitre.

 
 
80's records : Dalida accentue son image de Diva dans son look, son allure durant les années 80, paillettes, strass, robes sublimes. Pourtant la photo utilisée pour la couverture est sobre. Oublié le superflu. Pourquoi ce choix ?
 
David Lelait : Parce que pour moi, Dalida n’est pas uniquement cette idole Disco que l’on connaît aujourd’hui. Cette image qu’à beaucoup utilisé Orlando depuis que sa sœur est partie. La période Disco est une période que Dalida vers la fin de sa vie avait de plus en plus de mal à supporter. Elle aimait la Dalida du début des années 70 avec la robe blanche, la madonne qui chante Lama, Ferré, Brel. C’était vraiment son identité propre. Lever la jambe, le Disco, Dalida saturait; elle se sentait de plus en plus caricaturale. L’opulente coiffure crêpée, le maquillage et les paillettes commençaient à lui peser. Dans ce nouveau livre, je voulais justement dépasser le personnage disco de Dalida et aller vers la femme. C’est pour ça que le livre s’appelle “D’une rive à l’autre”. “D’une rive à l’autre” c’est du Nil à la Seine, de l’ombre la lumière, de l’Egypte à la France, de la vie à la mort, de la femme à la star. C’est de Yolanda à Dalida. Je voulais en couverture avoir la femme plutôt que la star. Je voulais ce regard un peu perdu comme si elle refaisait le voyage, comme si elle réfléchissait au chemin parcouru.
 
 
80's records : “D’une rive à l’autre” commence sur l’anecdote où tu laisse sous entendre que tu découvres Dalida lors d’un hommage en 1987 avec le titre “Téléphonez-moi”. Tu es alors âgé de 15 ans et Dalida venait de nous quitter. Cela veut dire que Dalida te laissait indifférent jusqu’alors ?
 
David Lelait : Oui. J’ai bien évidemment des souvenirs de samedis soirs, des Carpentier quand j’étais gamin; ces émissions me faisaient rêver. Mais ma grande idole depuis toujours est Nana Mouskouri. Evidemment, Dalida faisait aussi partie de cette constellation, mais il n’y avait pas la même affection. Quant Dalida est morte, je me souviens très bien de ce soir-là, je me souviens des images des Carpentiers où Dalida était en tenue de Diva allongée sur un sofa avec un téléphone ivoire et or chantant “Téléphonez-moi, téléphonez-moi”. Dans ma naïveté de gamin de 15 ans je me disais “Mais t’es fous, je savais pas qu’elle était aussi seule, j’aurai pu moi aller la voir, aller lui parler”. Vraiment, je pensais ça, très naïvement. A partir de ce moment-là, j’ai eu une immense tendresse pour cette femme. Je n’ai pas collectionné tout de suite. J’ai lu des livres très tôt. Vers 16- 17 ans j’ai lu une bio puis j’ai commencé à écouter un peu. Ce qui m’avait touché à l’époque de mes 15 ans, c’était les dernières chansons. “Mourir sur scène” bien évidemment, mais aussi “L’amour et moi”, “Et la vie continuera”, “A ma manière”. Je me suis dit “elle nous dit qu’elle est malheureuse, elle nous dit qu’elle va mourir”. Et moi “Je savais pas, je savais pas”. L’écriture de ce nouveau livre m’a replongé dans les émotions que ressentais à 15 ans. J’ai été très ému par sa disparition.
 
 
80's records : Quel type d’adolescent étais-tu ? Quel type de musique écoutais-tu ?
 
David Lelait : A partir de 1984 je n’écoute que Nana Mouskouri. Je n’écoutais que ça ! Très tôt j’ai collectionné. Nana possédant un répertoire important, j’ai tout écouté, les albums en français, en grec, en allemand, en italien, en espagnol. Aujourd’hui je dois avoir... 1 500 disques de Nana Mouskouri et 350 CD. Nana Mouskouri représente donc la musique que j’ai le plus écouté. Puis en étant fan de Nana Mouskouri j’ai découvert d’autres musiques. Nana Mouskouri a fait des albums Gospel, je suis allé sur le Gospel, elle chante beaucoup en Grec, en Hébreux je me suis donc dirigé vers la “world”. J’en écoute beaucoup aujourd’hui, comme le folklore grec, hébreux et latino américain. Je me suis tourné aussi vers l’opéra, puisqu’elle chantait du classique; j’ai fais du chant lyrique pendant plusieurs années, j’étais contre-ténor. Donc Nana m’a ouvert un tas de voie... et aujourd’hui je chante encore pour des mariages, des enterrements, des baptêmes.
 
 
80's records : Ecoutes-tu beaucoup de chansons des années 80 ?
 
David Lelait : J’ai beaucoup de choses, oui. Je vais pas dire que j’ai de grandes passions pour les chanteuses des années 80, mais j’écoute car ça m’amuse beaucoup. J’écoute beaucoup Jeane Manson. J’écoute beaucoup Pétula Clark, même si c’est un peu avant, mais j’aime bien ce quel à fait dans les années 80 un peu pataud, un peu lourd mais j’aime bien. Bon j’écoute évidemment Julie Piétri, que j’adore comme chanteuse, j’aime bien Jeanne Mas, j’écoute aussi beaucoup Mireille Mathieu et sa période 80’s. J’écoute par période aussi, en ce moment je suis dans Pétula Clark à fond. J’aimerai faire un livre avec elle.
 
 
80's records : Il faut attendre qu’elle meure !
 
David Lelait : (Rires). Je l’ai interviewée l’année dernière, c’est un délice absolu. Merveilleux !
 
 
80's records : De quoi est composé ta discothèque Dalida ? As-tu une période préférée ?
 
David Lelait : J’ai tout ! J’ai deux périodes préférées. La première se situe à la fin des années 50 début des années 60, mais vraiment tout début des années 60. J’aime “T’aimer follement”, “Bambino”, “Gondolier”. J’aime aussi la fin des années 60, début 70, quand elle chante “Ciao amore ciao”, c’est vraiment des chansons d’auteurs, j’aime “Je suis malade”, “Quand on a que l’amour”. Et ma deuxième période préférée est celle des années 80 justement, avec les derniers albums vraiment autobiographiques et d’un kitsch, aujourd’hui achevé. J’aime beaucoup “La féria”, “Et la vie continuera”... Même le dernier album “Le vénitien de Levallois”, “Les hommes de ma vie”. J’aime beaucoup cette période-là où Dalida a tendance à se caricaturer, certes, mais où je la trouve très émouvante. Quand elle chante “Le jour où je m’en irais je le ferais à ma manière”, je trouve ça magnifique ! Je pleure. Je suis très midinette (rires).
 
 
80's records : La dernière fois que tu as écouté Dalida ? C’était quel titre ?
 
David Lelait : La semaine dernière. C’était une compilation des années Barclay. Les débuts... J’aime beaucoup “L’Arlequin de Tolède”.
 
 
80's records : Durant toute sa carrière, Dalida multiplie les expériences. Dalida américaine, Dalida Disco, Dalida tourne avec Averty, Dalida football avec la chanson du Mundial, Dalida dans l’air du temps adaptant du Stevie Wonder. Bref, Dalida innove sans arrêt dans des projets pas toujours bien accueillis. En a-t-elle souffert ?
 
David Lelait : Je pense que l’expérience qui l’a réellement fait souffrir c’est en 1986 et le film “Le sixième jour”. Un projet très important pour elle. Dans les années 80, elle s’est de plus en plus détourné de la musique. Il faut savoir que Yolanda à créé Dalida, et à un moment Yolanda a eu l’impression d’avoir fait le tour du personnage de Dalida. Elle avait tellement besoin de grandir, d’évoluer, de se renouveler, qu’elle cherchait toujours de nouvelles aventures, de nouvelles expériences; à un moment elle ne voyait plus trop ce qu’elle pouvait faire. Son désir à alors été de faire du cinéma. Sa plus grande désillusion a été que son public ne la suive pas. Musicalement quant on écoute le dernier disque “Le visage de l’amour”, qui est un disque qui m’émeut beaucoup, on se rend compte qu’elle n’est plus là. Quand on voit les derniers plateaux télés de Dalida, 1984, 85 et 86, notamment avec la reprise de Stevie Wonder dont tu parles, elle chante sans conviction. On a l’impression que la flamme est éteinte. Elle s’est prise au jeu du Disco en 1978, 79, 80 et 81 avec “Monday Tuesday” par exemple, c’était nouveau, elle avait l’impression de se lancer dans une nouvelle aventure mais une fois qu’elle à fait le tour de ça je pense qu’il y a eu après une désaffection, un désamour de sa part pour la chanson. Elle n’avait plus envie. Elle rêvait d’autre chose. Elle rêvait en fait de ce qu’elle voulait faire en arrivant à Paris en 1954, c’était du cinéma. C’était ça son véritable rêve.
 
 
80's records : Malgré tout son mal être n’est-il pas propre aux personnes déracinées, exilées ?
 
David Lelait : Sans doute qu’il y a eu une quête d'identité. Elle est sur 3 nationalités, sur 3 pays, toujours sur L’Egypte, l’Italie et la France. L’italie est un peu particulier, elle est fâchée avec l’Italie; ça m’a fait penser à ce que j’avais ressenti pour Romy Schneider et l’Allemagne, la patrie d’origine qui lui tourne le dos. Dalida se détourne complètement de l’Italie et à la fin de sa vie, dans son esprit elle n’a que 2 pays, la France et l’Egypte. L’Egypte où elle revient comme pour boucler la boucle, et la France qui est son pays d’adoption. Je ne suis pas sûr qu’elle se soit senti proprement déracinée. Elle a vraiment fait de la France son pays, Montmartre son univers, sa maison de la rue d’Orchampt qu’elle appelait sa “chaussette”. Elle était très bien en France. Par contre, à la fin de sa vie, elle subissait un déracinement, pas physique, mais sentimental; elle se sentait hors de la vie, hors du monde, elle n’avait plus les pieds sur terre. La fin de sa vie c’est aussi Yolanda et Dalida qui n’arrivent plus à s’entendre. Yolanda voulait redevenir Yolanda et chasser Dalida. Le combat entre la blonde et la brune. Yolanda s’est battu toute sa vie pour être en pleine lumière, gamine elle avait le bandeau sur les yeux, elle était condamnée à l’obscurité. Dalida a été dans la lumière, elle a porté des robes de paillettes, à blondi ses cheveux, elle est allée sous les projecteurs. Au seuil de sa vie, elle se rend compte qu’elle a envie de se retrouver dans l’obscurité, dans une intimité, de vivre avec un homme, d’avoir des enfants, mais c’est trop tard. A partir de ce moment-là, elle n’est plus enraciné dans la vraie vie.
 
 
80's records : L’épisode François Miterrand est également important dans la vie de Dalida.
 
David Lelait : Son amitié avec François Mitterand est à double tranchant. Comme je dis dans le livre, Dalida a été victime de sa naïveté. Je pense qu’elle a beaucoup aimé François Mitterand comme un ami, elle adorait les gens lettrés, cultivés, pour elle cet homme était le modèle de l’homme instruit, moderne. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque et se souvenirs de ce qu’était Mitterand en 1981, c’était vraiment la modernité absolue. Elle a donc était séduite. Je pense que François Mitterand appréciait beaucoup Dalida mais que plus encore elle a servi les intérêts de l’homme politique. Elle participe aux meeting etc. Il ne faut pas oublier que 80-81 sont les grandes années de Dalida, juste après le Palais des Sports. Arrive ensuite le revers de la médaille. François Mittterand est Chef d’Etat, il n’a plus beaucoup de temps à lui consacrer, ils se voient moins. Elle reste très copine avec Bertrand Delanoé, avec le couple Mauroy, avec Jospin. Mais au bout du compte, je pense qu’elle a payé cher cette amitié, avec les surnoms “La panthère rose” etc. c’était un peu lourd à porter. C’est pour cette raison qu’elle a voulu faire une parenthèse et partir en tournée dans les émirats arabe, au Liban etc. A cette époque, Dalida est très moquée aussi, les années 80 ont été pour elle très difficiles, ce ne sont pas les années de la sérénité. Elle souffrait le martyre de son strabisme et Thierry Le Luron accentuait ce trait. Il l’aimait beaucoup, malgré tout il y allait fort. J’en ai parlé aussi avec Line Renaud qui était aussi une amie à Thierry Le Luron, elle m’a assuré qu’il y allait fort. Il faut se replacer aussi dans le contexte, à l’époque c’était tout nouveau que l’on se moque des people aussi fort. Aujourd’hui il y a les Guignols, Guy Carlier etc.
 
 
80's records : Tu as publié “Gay culture” et “Les impostures de la célébrité” respectivement en 1998 et 2001, somme de différents coups de gueule pour remettre certaines pendules à l’heure. Où est passé le David Lelait “Coup de gueule” ?
 
David Lelait : Oh, je ne suis pas un grand militant, un grand révolutionnaire. Il s’est trouvé que pour mon livre “Gay culture” j’avais des choses à dire à un moment précis parce qu’on parlait beaucoup d’homosexualité et du pacs, et que l’on donnait sans arrêt la parole à des psychologues, à des sociologues, à des médecins. J’avais envie d’apporter un témoignage un peu plus humain. En ce qui concerne “Les impostures de la célébrité”, c’est parce que je bossais dans le people. Je me suis inspiré de tout ce qui se passait aux Etats-Unis et en Europe du Nord - au passage j’ai écrit ce livre quelques mois avant que débarque la télé-réalité en France, juste avant “Star Académie”- je sentais un peu la dérive venir. Donc là j’avais un coup de gueule à donner. Pour le moment j’ai pas de coup de gueule particulier, ça va peut-être me reprendre remarque ! Ce que j’aime par dessus tout, c’est raconter des histoires, plus que des coups de gueule. J’ai toujours aimé raconter des histoires. Pour le moment ce sont des histoires vécues, des portraits de femmes. Par la suite, je pense que ça va être des fictions, raconter des histoires que je vais inventer. Mais le David coup de gueule n’a pas disparu, j’ai des petites idées quand même ! J’ai un petit coup de gueule qui pourrait venir dans les temps à venir. Mais je ne suis pas si militant que cela, le poing en l’air, tu vois.
 
 
80's records : Tu me sembles être un féru d'histoire. Ce livre sur Dalida "D'une rive à l'autre" regorge de détails.
 
David Lelait : J’adore. Puis mes livres ne sont pas simplement biographiques, ils sont aussi le portrait d’une époque. Ce qui fait que l’on rentre dans un livre, dans une histoire et que ça devient comme un roman, ce sont ces détails. Quand je lis une biographie, j’ai besoin de sentir, de voir, d’entendre. Tu ne peux pas décrire le Caire sans tous les détails, tu ne peux pas arriver dans la France de 54 sans décrire la sensation de Dalida lorsque pour la première fois elle découvre la neige. Elle n’avait jamais vu la neige. Elle arrive avec ces petites ballerines et trouve la neige sur les Champs-Elysées. Pareil pour les années 80, quand elle se bat pour les radios libres, il faut raconter cette fureur. Les radios libres c’est pas rien, elle grimpe sur le char avec Jean-Luc Lahaye et Max Guazzini co-fondateur de NRJ. Quant elle est en première ligne du cortège de Mitterand au Panthéon, tout ça il faut donner les détails, le faire revivre. Faire revivre toutes ces époques, et Dalida est une femme de beaucoup d’époques. C’est rare. Callas par exemple, flotte au-dessus des époques. Dalida, elle, est dans l’époque. Puis finalement, pour moi, il y a autre chose que la simple vie de la personne. Ecrire des bios, raconter des histoires, sur Dalida ou sur Piaf en particulier, c’est un prétexte à donner des émotions et des sensations.
 
 
80's records : Que penses-tu de la reprise par la Star Académie de “Monday Tuesday” ?
 
David Lelait : Je ne la trouve pas intéressante - la version de Dalida est tellement plus glamour- mais ça a l’avantage de faire connaître Dalida aux plus jeunes. Aujourd’hui ce sont les jeunes qui achètent les compiles de Dalida. Dalida n’est pas tout à fait morte, puis aujourd'hui pour rentrer dans la modernité il faut passer à Star Ac, donc pour Dalida c’est un super passeport. J’ignore cependant si c’est Orlando qui a demandé la reprise de cette chanson...

 
 
80's records : Tu parles d’Orlando. Il gère la carrière de Dalida dès 1970. Alors que d’autres biographes accentuent sa présence, tu restes quant à toi très discret sur son rôle de frère/producteur.
 
David Lelait : Oui. Si tu veux, tous les livres qui sont sortis aujourd’hui étaient plus ou moins pilotés par Orlando, sauf le dernier “La véritable Dalida”. En ce qui me concerne, je n’avais ni envie de m’opposer, ni envie de travailler avec Orlando, je n’avais pas envie d’être son messager, d’écrire sous sa dictée. Catherine Rihoit a fait un très bon livre de Dalida, mais l’empreinte d’Orlando est présente, à chaque page il y a un mot pour Orlando. Je n’avais pas envie de ça. Je n’avais pas envie de donner le point de vue d’Orlando. Je considère que Dalida est arrivée en 1954 et qu’il se passe 16 ans avant qu’Orlando soit son directeur artistique; Dalida existe sans Orlando. Il est certains que la période Disco est très sérieusement pilotée par Orlando. Orlando a fréquenté les milieux gay américains, s’est inspiré des Village people, il a étudié le travail de Morali. Il a donc piloté cette période-là. Mais pour moi, c’est la seule période qui revienne vraiment à Orlando, cette période Disco. Et comme pour moi c’est pas la période la plus importante de Dalida, je ne vois pas pourquoi donner une importance à Orlando. Puis je n’avais pas envie de travailler avec lui. J’ai eu l’occasion de l’interviewer plusieurs fois, j’ai eu son point de vue, qui est un point de vue toujours normalisé, calibré, il répète toujours la même chose. Il est donc un personnage totalement secondaire.
 
 
80's records : Orlando a-t-il été informé du livre ?
 
David Lelait : Oui bien-sûr je lui ai envoyé. Il ne m’a pas répondu, mais le site officiel de Dalida piloté par Orlando a chassé le livre de Bonini sorti à la fin du mois d’août -ils n’ont pas voulu en faire la promotion- alors que le mien est chroniqué, ils m’ont même acheté plusieurs exemplaires pour le vendre on-line.
 
 
80's records : Que penses-tu des compilations remixées qu’Orlando nous sert depuis une dizaine d’années ? Les écoutes-tu ?
 
David Lelait : Moi ça m’intéresse pas du tout. Je comprends sa démarche, suivre les modes, ou tout simplement avancer comme le faisait Dalida, elle passait de la canzonetta légère à la chanson à texte, au Disco... Dalida a toujours été dans les modes, dans le mouvement... Ces remixes est une façon à Orlando de faire revivre sa sœur. Pour ma part je pense que Dalida passe les modes d’elle-même, que c’est une artiste intemporelle, j’en suis persuadé. Quant on écoute aujourd’hui “Bambino” il y a une espèce de fraîcheur, quelque chose qui ne vieillit pas. Donc à partir de là, les remix ça peut être marrant pour les chansons un peu rythmées, des trucs dansant en boîte, alors pourquoi pas rajouter un peu de Boom Boom ?! Je ne les écoutes pas. Je les ai tous mais je les écoute pratiquement jamais. D’ailleurs Orlando dit toujours que ces albums de remix se vendent moins et rapportent moins que les albums originaux de fond de catalogue. Les gens quand ils achètent un disque de Dalida, veulent la vraie !
 
 
80's records : Si Dalida n’avait pas connu ce destin tragique, quelle place occuperait-elle aujourd’hui ?
 
David Lelait : Je pense qu’elle a eu la chance de disparaître à temps. C’est terrible ! Je pense qu’elle aurait eu une traversée du désert et aurait pu revenir comme Gréco. Gréco pendant des années à vendu aucun disque, et avait une étiquette has been. Donc, je pense que Dalida aurait pu continuer ainsi après une traversée du désert. Mais tu sais, les dernières années Dalida ne vendait plus. L’album “Le visage de l’amour” et celui pour le “Sixième jour” ne se sont pas vendus. Dalida était quand même limite has-been sur les derniers albums. J’ai des témoignages de personnes qui lorsqu’elles déclaraient à l’époque “Dalida c’est ma copine”, c’était limite ringard ! Avec le temps et tout ce revival, Dalida est devenue un mythe, une légende. Comme Mike Brant ou Claude François.
 
 
80's records : Tu commences et termines le livre par des chapitres où tu parles à Dalida.
 
David Lelait : Oui. J’aime bien la fin. Dans ces chansons elle nous parlait. Elle avait établit un dialogue avec l’auditeur, le spectateur. J’adore la chanson “Bravo”, “Il pleut sur Bruxelles”. Quand elle dit “L’Olympia tombe en ruine”, “On entends plus de chansons à la radio... elle ne s’est pas beaucoup trompé. Tu connais le monde de la chanson aujourd’hui. Je ne suis pas passéiste ni nostalgique, elle a connu les plus belles périodes de la chanson, l’après-guerre, les années 50 magnifiques, le boom des années 60, l’explosion de la variété dans les années 70 et finalement une petite mort dans les années 80 quand même.
 
 
80's records : Où elle a pu quand même explorer de nouvelles voies comme le show avec Averty.
 
David Lelait : Oui certaines choses. Mais les années 80, c’est un virage hyper violent. Jusqu’au début des années 80 les directeurs artistiques sont des artistes, des musiciens, après ce sont des jeunes qui ont fait des écoles de commerce qui ont prit la place. J’ai rencontré des chefs de produit, tu vas chez Sony, Universal etc... Ce sont des gens qui ont fait Sup de co. Ils ont 22, 25 ans. A l’époque le mec avait 50 ans, il était musicien, auteur de chansons, en gros c’était des artisans. Comme les attachés de presse, avant c’était des artistes, aujourd’hui ils font des écoles d’attaché de presse.

 
 
80's records : Aucune discographie dans le livre.
 
David Lelait : Je l’avais fait sur Callas. En ce qui concerne Dalida, j’ai écrit ce livre comme un roman et déjà la chronologie à la fin du bouquin c’est vraiment le maximum que je puisse mettre. Je n’avais pas envie de mettre des annexes. Puis si j’avais décidé d’inclure la discographie de Dalida, je serai encore en train de la taper (rires). Il y a de très bonnes compilations qui existent, les années Barclay, les années Orlando. Il y a des enregistrements que j’aime bien, mais je ne suis pas sûr qu’ils soient encore disponibles, c’est un coffret 4 CD avec les Olympia réédités, ceux de 19771, 74, 77 et le Palais des Sports 1980. Si j’avais a recommander des enregistrements ce seraient cela. Autant en studio elle a tendance à être un peu policé, en Live elle a un côté très méditerranéen.
 
 
80's records : Le chapitre “Voyage au bout de la nuit” offre mille et un détails des dernières heures de Dalida. Sachant que l’on écrit le livre qu’on aimerait lire, es-tu friand de ce type de détail ?
 
David Lelait : Oui. J’ai voulu ouvrir le livre par ce chapitre-là pour la simple et bonne raison que ce qui est écrit donne au livre un élan dramatique absolument incroyable. On suit, seconde après seconde la fin de Dalida, et du coup à la fin de ce chapitre on a envie de comprendre sa vie, et là on en envie de lire toute sa vie, et j’ai trouvé jolie, poétique, romanesque, l’idée qu’elle s’endorme et qu’au moment où elle s’endort, sous le poids des médicaments, le film de sa vie défile. Et quel revoit la vie en Egypte et toute la suite. Ca peut paraître très lyrique, très romanesque, tout ce que l’on veut, mais je trouve que tous ces petits détails très forts. Quand tu penses que Dalida dort toute sa vie avec une lumière de chevet allumé parce qu’elle à peur de l’obscurité, on l’a dit tout à l’heure, elle est obsédé par la lumières, les cheveux blonds, la robe de lumière, les projecteurs jusqu’à ce brûler les ailes sous les projecteurs, elle a besoin de lumière, et le dernier jour elle décide qu’il est temps d’éteindre la lumière. J’en ai des frissons, tu vois. C’est la dame aux camélias... J’adore l’opéra ! Du coup, ce chapitre-là est fondateur de quelques choses de très fort qui donne envie de comprendre le destin de Dalida.
 
 
80's records : Es-tu people ?
 
David Lelait : Non. Je ne suis pas people, je suis célébrité. J’aime les stars. Comme je le dis dans mon livre “Les impostures de la célébrité”, la vie des stars est plus inspirée, plus glorieuse, plus magnifique que toutes les autres vies. Elle fait rêver. Alors que la vie des people est plutôt pathétique, mais ne fait pas rêver. Comme je dis encore dans mon livre “Les impostures de la célébrité”, dans l’antiquité, les anciens lisaient les exploits des demi dieu, c’était pour élever leur condition d’homme. Et ça leur donnait la force de vivre. Aujourd’hui, si on aime les stars c’est qu’elles nous font encore rêver. Les people sont une espèce de célébrité volatile, fugace, qui ne veut rien dire du tout et qui ne porte pas au rêve.
 
 
80's records : Si je sortais ma vraie baguette magique...
 
David Lelait : Ouais. T’en as une ?
 
 
80's records : Tu vas le savoir... Si je sortais donc ma VRAIE baguette magique et que je te donne la possibilité de rencontrer Dalida pendant 1 minute pour lui remettre ton livre, que lui dirais-tu ?
 
David Lelait : Oh magnifique ! Je lui dirais que ce que j’ai écrit au tout début du livre, période qui me replonge lorsque j’avais 15 ans, j’ai été ému par sa disparition et que j’ai toujours eu envie dans ma tête à un moment ou un autre de lui rendre hommage et je lui donnerais le livre en lui disant “j’espère que je ne vous ai pas trahi et que je rends hommage aux efforts que vous avez fait dans votre vie pour que Yolanda devienne Dalida”. Et je lui ferais une bise. (Emu).
 
 
Merci à David pour sa gentilesse, son travail, sa fidélité.

Interview mise en ligne le 15/10/2004 réalisée par Patrick Roulph.

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